Kirchner, il y a un an

Le mercredi 27 octobre 2010 a été déclaré jour chômé en Argentine, afin de mener un recensement général. Aussi, toute la journée, les rues de Buenos Aires étaient pratiquement vides et les transports en commun fonctionnaient au ralenti. Or, dans la matinée, le  pays a aussi appris le décès de l’ancien président Nestor Kirchner, de sorte que la ville endormie pour cause de recensement semblait en fait en deuil.
Kirchner était à la fois l’ancien président (2003-2007) et le prochain, tant sa place semblait assuré. Durant l’interrègne de son épouse Cristina, le pouvoir du couple présidentiel a certes décru avec l’apparition de différentes oppositions, mais celles-ci sont très hétéroclites et ne constituent pas une alternative crédible pour les élections de 2011. La coalition de droite, qui rassemblait Mauricio Macri le maire de Buenos Aires et l’homme fort de la province de Buenos Aires, Francisco De Narváez semble définitivement rompue ; la gauche menée par le réalisateur Fernando “Pino” Solanas peut, au mieux, prétendre à la mairie de Buenos Aires ; quant au Parti Radical, le seul avec le Parti Justicialiste qui soit structuré au niveau national, il est divisé entre courants et personnalités. De sorte que, ici, tout un chacun s’est habitué à l’idée que les Kirchner resteraient au moins un mandat de plus à la Casa Rosada.

La mort de Nestor ouvre donc un champ d’incertitude : Cristina se représentera t-elle? Quelle était la réelle répartition des pouvoirs dans le couple ? Et, donc, a t-elle la possibilité de le maintenir sur les multiples organisations péronistes (en particulier sur la CGT)? Ou choisira t-elle de promouvoir un dauphin?
Ce qui ne fait aucun doute c’est que le kirchérisme sera présent aux prochaines élections générales. Et cela s’explique surtout par la popularité de l’ancien président mort mercredi. Celle-ci provient principalement de la reconnaissance pour une présidence qui a commencé en 2003 dans une situation extrême, où l’Argentine était au bord de l’implosion, « en banqueroute » titraient alors les journaux.
Lorsque Nestor Kirchner entre dans la Casa Rosada, les effets de la crise de 2001 sont encore là. Un chômage massif, une classe politique totalement discréditée et une Justice perçue comme plus corrompue encore, sans compter que le pays est en défaut de paiement -ce qui ne laisse présager aucune amélioration à court terme. Du point de vue de  l’Etat, un tableau plus sombre n’est guère imaginable. Les seules initiatives encourageantes viennent alors du Peuple mais elles sont limitées et peu coordonnées. Des centaines d’entreprises en faillites sont récupérées par leurs travailleurs qui les remettent à fonctionner, avec parfois de franches réussites autogestionnaires. De même, des assemblées citoyennes surgissent dans tous les quartiers, réunissant les habitants qui cherchent des solutions face à la désagrégation de l’Etat et l’absence de ressources.

L’œuvre de Kirchner a été de rétablir les institutions à une époque où le slogan « se vayan todos, que no quede uno solo » (qu’ils s’en aillent tous, et qu’il n’en reste pas un seul) était le plus populaire. Pour cela, le président a manié les symboles en virtuose du politique, si bien que les institutions ont recouvré une légitimité aux yeux de la plupart des citoyens argentins. La Justice illustre bien cette entreprise. Elle était une des institutions des plus décriées (a raison, tant elle fut dévoyée surtout durant la présidence de Menem 1989-1999); pour ne prendre qu’un exemple, en 2002 les manifestants envoyaient leurs défécations sur le bâtiment du Tribunal Suprême. Kirchner a non seulement déplacé la plupart des juges corrompus, il a aussi abrogé les lois qui assuraient l’impunité aux tortionnaires de la dernière dictature (1976-1983). Symboliquement, l’impunité n’était plus la règle en Argentine. La plupart des organisations de défense des droits de l’Homme, qui luttaient depuis la fin de la dictature, pour que les crimes aberrants soient punis, ont trouvé leur gouvernement. Derrière elles, c’est la majorité des Argentins qui a cru à nouveau en la justice.
Vis-à-vis des institutions internationales, et particulièrement de la plus détestée d’entre elles -le FMI-, le pays a recouvré sinon sa souveraineté au moins un sentiment d’indépendance. Sous Kirchner, l’Argentine s’est systématiquement opposée aux « recommandations » du Fond Monétaire International. Elle a préférée contracter une dette apparemment moins avantageuse auprès de différentes entités pour payer celle du FMI et ainsi s’en débarrasser. Cette stratégie a permis d’échelonner les dettes selon le bon vouloir de l’Etat argentin. Avec une politique économique pratiquement inverse en tous points à celle prônée par le FMI, l’Argentine a très bien traversé la crise économique internationale, avec un taux de croissance moyen de 7% durant les dernières années. Aujourd’hui, l’Argentine refuse purement et simplement que le FMI réalise des audits du pays, au grand damne de Dominique Strauss-Khan pourtant bien obligé de reconnaître que la région a su tirer son épingle du jeu de la crise (en allant à l’encontre de ses recommandations). Bref, l’Argentine ne plie plus l’échine devant le FMI.
Derrière ces symboles, la situation est bien entendu plus complexe et mitigée. La corruption est loin d’avoir été éradiqué, de fait même le couple présidentiel est soupçonné d’enrichissement illicite. Mais la politique est avant tout l’art de manier les symboles et Kirchner a su le faire de manière à ce que le pays recouvre une dignité. C’est cela qui explique les millions des personnes qui, trois jours durant, sont allé lui rendre un ultime hommage.

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