La FLIA, des livres qui font la nique à l’industrie du livre

Lorsque le personnage principal de El lado oscuro del corazón (1992) de Eliseo Subiela ne négocie pas ses trouvailles avec une agence de publicité de Montevideo, il vend ses poèmes –en réalité écrit par Mario Benedetti, Juan Gelman et Oliverio Girondo – aux feux rouges de l’avenue 9 de Julio à Buenos Aires. Tandis que les gamins vont laver les pare-brises des voitures, lui se penche à la fenêtre pour réciter quelques phrases, puis exige une rétribution. Ce personnage fictif et romantique reprend une figure familière des rues portègnes des années 90 : le poète sans le sou qui vend son œuvre sur des feuilles épars, ou l’échange contre un chori-pan, un soda ou une bière. Plusieurs dizaines de ces écrivains marginaux parcouraient la ville, pour en raconter ses aventures, son gaz carbonique, ses quartiers misérables et la luxuriance des autres, ses restaurants somptueux et ses bistrots miteux, ses fêtards sans trêve et ses travailleurs désespérés, ses paradis artificiels et ses lisses superficies des parkings de supermarchés. Chroniqueurs souvent allumés, leurs littératures sont aussi disparates que les personnages qui les ont produites. Ici un représentant commercial qui a largué ses produits cosmétiques pour rejoindre la faune urbaine, là un universitaire en rupture de ban, un lycéen qui a perdu son cartable, une chanteuse de tango, une ancienne guérillera, un punk, un comédien sans troupe ; tous se retrouvent de temps à autre sur une place ou une autre, selon une géographie qui se constitue avec le temps des habitudes. Ils se récitent les poèmes nouveaux, s’échangent des adresses, pestent contre l’industrie du livre et ses têtes d’affiche publicitaire, à une époque où les maisons d’édition locales sont massivement vendu à des conglomérats internationaux. Ils rêvent de publier un bouquin, pissent sur les arbres, partagent une bière ou un mate. Ils parlent de la condition d’écrivain, ou de leurs situations de poètes, évoquent la création d’un syndicat qui porterait des revendications communes, rejettent l’idée d’organisation, puis la reprennent pour l’abandonner à nouveau.

Petit à petit, de cette troupe hétéroclite, souvent changeante avec ses disparus et ses nouveaux venus, apparaissent des « éléments de stabilité », quelques personnages qui durent dans le temps, se retrouvent plusieurs années durant. Parmi leurs habitudes, ils se retrouvent à l’entrée du Salon International du livre de Buenos Aires, rendez-vous des industries de ce secteur économique, grand raout annuel où les intellectuels du moment vernissent de culture les rayons commerciaux qui s’étendent à perte de vue et où se décident du rachat de telle ou telle maison d’édition par tel ou tel groupe. Nos poètes des rues exigent que l’entrée soit gratuite, que les écrivains aient droit à un système de retraite, que le Salon ouvre ses portes aux Indépendants, aux écrivains auto-édités, aux maisons d’édition sans un rond. Ils écrivent leurs revendications, parfois syndicales, d’autres fois surréalistes, les distribuent et les lisent à l’entrée du centre commercial du livre, dont ils représentent l’opposé exact. Ils ne parviennent cependant pas à créer un mouvement stable, personne n’a envie de s’engager jusqu’au jour suivant, personne ne sait comment s’organiser, chacun souhaite poursuivre son chemin sans que celui doive nécessairement rencontrer un autre autrement que ponctuellement. Mais, à la fin de cette décennie 90, de nouveaux venus gravitent autours des écrivains-sans-bouquin. Ceux-là sont marqués par les grandes manifestations de Seattle, ils ont participé à leurs pendants latino-américains dans les luttes contre les Accords de Libre Commerce, certains sont allés avec les piqueteros qui coupent les routes du pays, parfois durant des mois. Ceux-là ont envie de s’organiser, et ils apprennent ici et là comment le faire.

Le grand chamboulement de 2001 arrive et nos écrivains épars créent un véritable mouvement. Durant les années qui suivent la crise, ou l’Argentinazo, des assemblées de quartiers apparaissent dans tout le pays. Chacune a sa propre identité, ses rites et les questions qui lui tiennent à cœur. Toutes sont auto-convoquées, auto-organisées, autonomes et solidaires des autres. Les écrivains marginaux trouvent leurs places dans une société presque entièrement marginalisée. La plupart découvrent la politique, la discussion avec des personnes venues de tous horizons, et surtout de classes moyennes qu’ils auraient considérées, quelques années auparavant, des archétypes de ce qu’ils vomissent. Puis le mouvement s’essouffle, les assemblées ouvertes se réduisent à quelques orateurs, d’autres ferment, l’Etat reprend du poids, la politique redevient spectacle et les assembléistes des téléspectateurs. Seulement, entre temps, les écrivains ont appris à se rassembler, à écouter et parler, et n’ont certainement pas envie d’en rester là. Maintenant le Salon International ne les intéresse plus, ils sont en mesure de créer leur propre « salon ». En 2006, a lieu la première FLIA[1] (Feria de Libro Independiente y Autonomo).

Ses principes sont simples : l’entrée est évidement gratuite et les postes sont tout aussi évidemment régit par la liberté –c’est-à-dire que chacun installe sa table de présentation comme bon lui semble. Vu la précarité de l’entreprise, elle était probablement destinée à devenir une expérience sans lendemain. Mais non. En octobre 2010, la quinzième édition de la FLIA de Buenos Aires a eu lieu, elle s’est organisée environs trois fois par an depuis 2006, avec des stands et des publics toujours plus nombreux (de 2000 à 3000 personnes). Désormais la précision FLIA de « Buenos Aires » est nécessaire car elle a essaimé dans tout le pays (Cordoba, Rosario, Bahia Blanca, Santa Fe, Chaco…) et au delà, avec récemment une FLIA à Bogota et auparavant une autre à Santiago du Chili. A Buenos Aires, il y a des réunions ouvertes hebdomadaires où se prennent les décisions par consensus. Concrètement, il s’agit de savoir où et quand aura lieu la prochaine feria, mais les discussions portent surtout sur tout autre chose. Elles ont lieu depuis peu dans une petite librairie, émanation de la FLIA, dans le quartier de San Telmo.

La prochaine FLIA aura lieu les 29 et 30 septembre 2012 au Parque Centenario.


[1] L’acronyme est aussi un jeu de mot, c’est le diminutif couramment utilisé de familia (famille).

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