Le journaliste est un être sans passé

La petite histoire de censure ordinaire, ou manquement à la déontologie journalistique, que m’a imposé le site Médiapart, révèle quelques règles de bienséance qui protègent la corporation médiatique.

Le courrier que j’ai reçu de Géraldine Delacroix, animatrice du site Mediapart, explique que l’on ne peut pas « arguer de son histoire pour asséner des attaques ad hominem ». Le message est intéressant venu de journalistes qui révèlent couramment le passé d’hommes politiques et de fonctionnaires qui éclaire leurs positions actuelles. Par exemple, Mediapart rappelle souvent que Sarkozy fut un avocat d’affaires, et cela permet de comprendre certains aspects de sa présidence. Méthode louable… à moins que celle-ci ne s’applique aux propres journalistes.

Qu’avais-je fait ? Suite à la mort de l’ancien président argentin, Nestor Kirchner, Paolo Paranagua, responsable de l’ère « Amérique Latine » pour Le Monde a envoyé sur son blog[1] une analyse qui souligne presque exclusivement la corruption du défunt. Il y affirme aussi que la seule raison pour laquelle le kirchnérisme se présenterait aux élections générales de 2011 serait d’assurer son impunité. Cette « note nécrologique » tranchait nettement avec les autres papiers parus dans la presse internationale qui, bien que globalement négatifs sur le « populisme » de l’ancien président argentin, oubliaient rarement de rappeler qu’il fut à l’origine des procès contre les tortionnaires de la dernière dictature.

Comme tout abonné au site payant, j’avais un blog ouvert avec mon compte chez Mediapart. Dans mon billet en réponse à la description de Paranagua, je rappelais que ce dernier avait été, avant d’être journaliste, militant du PRT-Fracción Roja en Argentine durant les années 70. Dans Une lente impatience, Daniel Bensaïd raconte la tragique histoire de cette petite scission de la guérilla marxiste argentine (du PRT-ERP), dont seuls deux personnes ont survécus : une militante survivante d’un camp de concentration et Paulo Paranagua. Je m’étonnais donc que, précisément lui, oublie de mentionner que Nestor Kirchner ait été l’homme qui a permis les jugements des bourreaux de ses anciens compagnons de militantisme. Je suggérais même, et c’est probablement là que je dépassais les limites de la bienséance, qu’il faudrait « entrer dans les tréfonds obscurs de la psychologie » du journaliste afin de comprendre le sens de son article. Car j’estimais que certes,  « Nous connaissons tous quelques anciens de 68 qui ont retourné leurs vestes, en gardant le dogmatisme du trotskisme ou du maoïsme pour l’appliquer au néo-libéralisme. », avant d’interroger : «  Est-ce un cas particulièrement effarant de cet étrange phénomène ? ». Sans vouloir juger un survivant, je me demandais si je devais « pour autant accepter que ses séquelles construisent une opinion publique (il est tout de même le responsable de l’Amérique du Sud pour Le Monde) sur un pays où je vis aujourd’hui ? »

Il n’était certainement pas très judicieux de ma part de mettre en cause l’état psychiatrique de monsieur Paranagua. Mais il me semble que la réaction de Mediapart était moins celle de l’indignation devant une « attaque ad hominem » qu’une défense corporatiste. On n’interroge pas les dires d’un journaliste en utilisant une méthode utilisée par les journalistes. Car ceux-ci doivent apparaître sans passé, sans histoire personnelle. Cette absence est le gage de leur fameuse « objectivité » dépassionnée. Expliquer les orientations des journalistes par leurs parcours personnels est très mal venu, car cela montrerait de simples personnes, avec toute la subjectivité et complexités que cela suppose. Le journaliste ne serait plus l’être venu de nul part, à même de juger une situation à laquelle il serait totalement étranger.

Accessoirement, la petite censure à laquelle m’a soumis mediapart a eu au moins un effet bénéfique : j’ai cessé de le payer pour avoir le droit d’alimenter un site qui nourrit ses administrateurs.

 

Le post incriminé (sous pseudo) :

Journalisme et psychiatrie, un cas d’école

31 Octobre 2010 Par Johan Sébastien

Tout compte fait, je vais ajouter encore une couche sur M. Paranagua et son billet. En gros, cet article dit que Kirchner fut avant tout un corrompu et son épouse, si elle se présente aux élections de 2011, ne le fera que pour éviter la potence. Très bien, nous connaissons le refrain, c’est celui de Clarin et La Nacion, qui recouvre probablement la réalité d’un enrichissement très suspect du couple Kirchner. 
Maintenant, il est étonnant qu’une note nécrologique ne trouve rien d’autre à souligner d’une présidence qui a été marqué par la sortie d’un marasme économique sans précédent et une Justice réhabilitée, en particulier grâce à la fin de l’impunité pour les tortionnaires de la dernière dictature. Et là, juste là, nous entrons dans les tréfonds obscures de la psychologie de Paulo A. Paranagua.

Le journaliste du Monde fut auparavant un militant d’extrême gauche, plus exactement du PRT-Fraction Rouge, une scission trotskiste de la guérilla guévariste argentine (l’ERP -Armée Révolutionnaire du Peuple fondée en 1970). Or, la plupart de ses anciens compagnons sont morts, après avoir été affreusement torturés par les personnes aujourd’hui jugées (principalement des militaires).
N’est-il par curieux qu’un ex-militant qui a perdu tous ses compagnons, sachant que leurs morts furent atroces, oublie de signaler que Nestor Kirchner fut la personne qui a permis les procès de leurs tortionnaires? 
Que s’est-il passé? Que signifie cet oublie?
Je ne suis pas psychologue, mais enfin, je diagnostique quelque chose de malsain. Ce militantisme de jeunesse est-il aujourd’hui aussi odieux qu’il doive mener à cracher sur le cadavre de Kirchner, précisément le président qui a interdit l’impunité des tortionnaires de la dictature?

Nous connaissons tous quelques anciens de 68 qui ont retourné leurs vestes, en gardant le dogmatisme du trotskisme ou du maoïsme pour l’appliquer au néo-libéralisme. Est-ce un cas particulièrement effarant de cet étrange phénomène ?
Evidemment, qui suis-je pour juger un survivant? Cet homme a frôlé la mort alors que j’étais à peine né. Mais dois-je pour autant accepter que ses séquelles construisent une opinion publique (il est tout de même le responsable de l’Amérique du Sud pour Le Monde) sur un pays où je vis aujourd’hui ?
A mon sens, M. Paranagua devrait aller voir un psychologue avant d’écrire encore une catastrophe. Je ne saurais trop lui conseiller d’aller voir le Docteur Miguel Benasayag, ancien compagnon de lutte qui a survécu à l’enfer avec, disons, plus de dignité.

 

L’échange de mails qui a suivi :

Géraldine Delacroix et Johan Sébastien

Géraldine Delacroix

04/11/2010 – 18:31

Cher Johan Sébastien

Vouloir entrer « dans les tréfonds obscures de la psychologie de Paulo A. Paranagua » et  » diagnostiquer quelque chose de malsain », suggérer dans votre titre que M. Paranagua relève de la psychiatrie et affirmer « A mon sens, M. Paranagua devrait aller voir un psychologue  » constitue un dénigrement de sa personne que nous ne pouvons accepter sur Mediapart.

Vous pouvez bien entendu avoir une autre lecture que la sienne de la situation argentine, vous pouvez critiquer ses articles, de préférence avec des arguments étayés. Vous ne pouvez arguer de son histoire pour asséner des attaques ad hominem.

Vous dites encore « Mais dois-je pour autant accepter que ses séquelles construisent une
opinion publique (il est tout de même le responsable de l’Amérique du
Sud pour Le Monde) sur un pays où je vis aujourd’hui ? »

Pour notre part, nous ne pouvons accepter que vos propos injurieux sur M. Paranagua construisent l’opinion de nos lecteurs sur ses articles.

Je vous invite donc à relire la charte de participation à Mediapart et vous demande de retirer toutes supputations et allégations à son égard.

Dans l’attente,

bien cordialement.

Johan Sébastien

07/11/2010 – 21:55

Bonjour,

suite à votre message, j’ai supprimé le billet sur M. Paranagua.

Cordialement,

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