Quel trompe-l’œil ?

Un enfer en Trompe l’œil

 

Face à la crise que traverse l’Europe, et la Grèce en particulier, certains observateurs –journalistes, économistes ou hommes politiques –  ont remarqué les similarités qu’il existe entre cette situation actuelle et celle qu’ont affronté différents pays de l’Amérique Latine une dizaine d’années auparavant. Le cas le plus souvent cité est l’Argentine, au triple titre de “meilleur élève du FMI” durant les années 90, du pays qui a subi la crise la plus spectaculaire au début des années 2000 et, enfin, qui a rompu avec l’orthodoxie économique depuis 2003 avec des effets jugés plutôt bénéfiques. Il s’agit donc généralement de souligner que la politique économique prônée par la troïka n’est pas la seule voie possible. Néanmoins, des journalistes de Le Monde ont publié une série d’articles, et non pas des tribunes, qui visent explicitement à décrédibiliser cette alternative. Nous saluons cet apport au débat mais voudrions cependant souligner le parti pris de ces articles, quelques approximations et, dans certains cas, de véritables confusions, tout en espérant apporter quelques éléments nouveaux à la compréhension de la complexe situation argentine.

En particulier, l’article intitulé « Le miracle argentin était en trompe-l’œil », publié le 25 juin sur la page web du quotidien, nous a interpellé. Il commence par laisser penser que la situation actuelle argentine ressemble à celle vécue dix ans auparavant, « un déjà-vu » du fait de la réapparition de cacerolazos. Ces derniers ont en effet été la modalité –consistant à taper sur des casseroles – la  plus répandue durant la grande rébellion populaire qui a répondu au couvre-feu décrété par le président Fernándo de La Rúa le 19 décembre 2001. Les jours suivants, la police avait tiré à balles réelles sur les manifestants, provocant la mort d’une trentaine d’entre eux dans l’ensemble du pays. Difficile dans ces conditions de comparer cette révolte aux trois manifestations de ce mois-ci, circonscrites aux quartiers huppés de la capitale et réunissant quelques centaines de personnes. L’article ajoute certes que la CGT a appelé à une grève générale des camionneurs, ce qui accréditerait un grand mécontentement social. Il convient ici d’apporter quelques précisions. La CGT est bien la principale centrale syndicale du pays mais elle est aussi l’un des facteurs du pouvoir à l’intérieur du péronisme, qui s’articule sur de très nombreuses organisations politiques, culturelles et syndicales aux tendances très variées. Or, à la mort du leader incontesté du mouvement péroniste, l’ancien président Nestor Kirchner, survenue en octobre 2010, Hugo Moyano, le secrétaire général de la CGT, occupait une place prépondérante dans le complexe, et souvent obscure, organigramme du pouvoir péroniste, au point qu’il a pu être présenté comme le véritable dirigeant du pays. Mais, cible d’attaques répétées venues d’autres secteurs du péronisme, Moyano est aujourd’hui marginalisé au sein du mouvement. De sorte que le coup de force du syndicat des camionneurs peut aussi bien être interprété comme une revendication sociale que comme une tactique politique de son dirigeant, qui est d’ailleurs courtisé par différents membres de l’opposition. Dans tous les cas, nous sommes très loin de l’expression d’un ras-le-bol populaire. Il convient d’ailleurs de préciser que la CGT n’a joué aucun rôle dans la révolte de 2001.

L’autre point qui nous a particulièrement interpellé sont les experts que les journalistes citent. Mario Blejer et Guillermo Ortiz sont présentés comme des anciens dirigeants des banques centrales argentine et mexicaine. Il n’était peut-être pas inutile de préciser que M. Blejer fut aussi, avant son bref passage à la tête de la banque centrale argentine en 2002, assesseur du FMI durant une vingtaine d’années. A ce titre, il fut l’une des personnes qui a piloté l’économie argentine durant les années 90, lorsque le pays suivait les recommandations de l’institution internationale et était présenté comme vivant un « miracle » économique, d’où la confusion permanente qui traverse l’article : de quel miracle s’agit-il ? Celui de l’élève exemplaire du FMI des années 90 ? Ou celui de la sortie du marasme depuis 2003 ? La confusion est d’autant plus forte que le marasme est présenté comme une cause directe du défaut de paiement du pays :

« Ne serait-ce que parce que le miracle argentin a coûté cher au pays. Très cher. Avant que l’économie ne reparte, le produit intérieur brut (PIB) s’est effondré de 20 % l’année qui a suivi le défaut, quand l’inflation dépassait 23 %. »

Les auteurs semblent confondre causes et conséquences : le défaut est une conséquence de la crise et non pas son élément déclencheur. La crise, elle, est une conséquence de la politique économique des années 90. Cela est implacablement décrit dans le documentaire de Fernando “Pino” Solanas, Mémoire d’un saccage, que les journalistes citent pourtant, mais en le présentant comme une description du coût social du reniement de la dette, ce qui constitue une manipulation pure et simple.

Nous ne saurions dire si l’Argentine est un exemple à suivre, et sommes bien conscients que son embellie sociale repose sur des fondements économiques précaires et, peut-être, peu viables à long termes. Mais, pour autant, il nous semble indéniable que la catastrophe que les Argentins ont vécu a été le fruit de la politique économique des années 90, qui ressemble à s’y méprendre à celle recommandée par la troïka aujourd’hui. Inversement, nous avons été témoins des spectaculaires améliorations dans tous les domaines de la vie quotidienne –qui ne se résume pas au pouvoir d’achat – des Argentins durant ces dernières années. De sorte qu’il nous semble réducteur d’opposer la manne du soja argentin à « La Grèce [qui] n’a de matière première que le soleil ».

–       Marianne González Alemán, Enseignante-chercheuse, spécialisée sur l’histoire contemporaine argentine.

–       Damián Herkovits, Anthropologue, spécialisé en politiques publiques

–        Heber Ostroviesky, enseignant-chercheur, politologue.

–       Jérémy Rubenstein, doctorant, spécialisé sur l’histoire contemporaine argentine

–       Nils Solaris, journaliste

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